Henri Barbusse, “Hallali”


HALLALI

Assis sur le banc qui s’appuie à ma maison, je regardais une dernière fois mon petit domaine, avant qu’il s’endormit dans le crépuscule : ma cour qui s’étendait à mes pieds ; à ma droite, ma haie vive ; en face de moi, dans le mur, ma porte qui est toujours ouverte.

Elle donne sur le chemin de lisière de la forêt, et elle me présentait un nuage de branches et de feuilles que le couchant dorait, et que l’automne aussi dorait, comme un soleil plus immense.

Le jour finissait avec douceur, et, pensais-je, avec soin. Sur ma haie, la fine lumière perfectionnait les nuances et s’occupait de chaque fleur et même de chaque feuille.

Brusquement, une sonnerie de cor éclata : l’équipage de la vieille marquise passait en forêt.

Et voilà qu’une grande silhouette, étrangement découpée, m’apparut sur le seuil de la porte, obstruant toute l’ouverture. Puis la masse gigantesque bondit, retomba et vacilla au milieu de la cour…

C’était un cerf : celui que les invités du château relançaient depuis des heures… Il resta là un instant, et nous nous regardâmes. J’entrevis son poil souillé de boue et d’écume, sa

langue pendante, ses gros yeux troubles et son cœur qui battait ses flancs comme un marteau.

Il fit un nouveau bond, se recula au creux d’une encoignure, faisant face, mais à bout de forces, et dans l’immobilité, le silence et l’ignorance. Mais des aboiements frénétiques entouraient la maison. La meute s’amoncelait autour de la porte et criait contre le mur.

En arrière, des enfants, essoufflés, excités, accouraient, se multipliaient. Bientôt, tous les habitants du village furent autour de nous. On montrait triomphalement le cerf aux bois énormes, comme une espèce de roi sauvage enfin arrêté dans-sa course.

Un recul précipité des spectateurs : des cavaliers, des amazones débouchaient ; un tourbillon d’habits rouges et de poussière ; des cliquetis, des claquements de fouet et des éclairs de cuivre.

Tout cela s’arrêta en tumulte et les piqueurs se rangèrent derrière la ligne discordante des chiens pour sonner l’hallali.

Et seul, infiniment seul, le vivant obscur qui était venu se prendre au piège de ma maison ne bougeait pas. Il attendait, résigné, la paix de la vie ou la paix de la mort. Je voyais se démener la foule qui voulait son sang; et lui, je le voyais vivre, je sentais ses flancs panteler, et frémir sa gorge — sa gorge, le but de cette fête éperdue. Un cavalier rouge avait mis lestement pied à terre.

Il tira, d’un geste lent, son couteau de chasse de sa gaine, et on put voir que la lame était damasquinée…

Les chiens continuaient à donner de la voix. Mais tout le monde avait cessé de parler et de remuer, et chacun regardait, regardait le plus possible. Il y eut des cris étouffés, mêlés de quelques rires convulsifs.

L’homme s’apprêtait à pénétrer dans la cour ; il m’adressa une interrogation de la tête, en me criant (il fallait crier pour se faire entendre, à cause du vacarme des chiens) :

— Vous permettez, n’est-ce pas, monsieur ?

Mais j’étendis le bras pour barrer le passage et je criai à mon tour :

— Non, je ne permets pas !

Il s’arrêta net, interloqué.

— Hein ? Quoi, quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Qu’est-ce qu’il dit ?

Il se tourna vers des arrivants.

— Il ne veut pas qu’on entre !

Cette nouvelle fut accueillie par une exclamation de stupeur où des voix féminines mettaient leur note aiguë.

— L’insolent ! clama une vieille dame.

Elle s’adressa à un de ses compagnons.

— Offrez-lui de l’argent ! dit-elle tout haut.

— On vous dédommagera, mon brave !

Mes sourcils se froncèrent, et il ne trouva plus rien à dire.

Puis, ils se mirent à parler tous à la fois, m’interpellant, désemparés, fébriles, avec une terrible fureur qui s’allumait dans leurs yeux.

Buté sur mon seuil comme une borne, je considérai ces figures assiégeantes, ces figures qu’un étrange hasard me permettait de voir de près et à nu.

Toutes portaient la marque du même instinct de meurtre, brusquement déchaîné par l’obstacle. À travers les paroles, les prétextes, les contraintes, cela se faisait jour sur leurs traits. S’ils avaient envie de se jeter sur moi avec de la rage et de la haine, ce n’était pas seulement par orgueil blessé, c’était à cause d’un effrayant désappointement.

Ils avaient traqué cette chair fuyante ; maintenant, arrivés sur elle, ils voulaient l’égorger. L’un d’eux essaya de m’expliquer cela, par phrases saccadées, et en parlant il relevait la tête vers la proie, pour la surveiller.

Un vieillard tendait vers la victime espérée sa main crispée en griffe. Un autre, plus féroce, la regardait avec désir.

Et les femmes étaient plus laides que les hommes. La pudeur retenait leurs vraies paroles dans leur gorge, mais une extraordinaire excitation les troublait tout entières. On les sentait livrées à une honteuse attente, tout le corps palpitant.

L’une d’elles, très jeune, avec sa natte mi-relevée qui dansait sur son dos, s’était, dans un élan spontané, glissée au premier rang, et levant vers moi ses yeux charmants :

— Je vous en supplie, monsieur ! dit-elle en joignant les mains.

À côté des groupes si passionnément décontenancés, le hurlement des chiens prenait quelque chose d’innocent : les chiens esclaves n’avaient contre le cerf que la haine des hommes…

Et les paysans étaient maintenant plus à l’écart. Il me parut qu’ils se séparaient des autres, qu’ils commençaient à comprendre que la chasse est autre chose que ce qu’on croit.

Une femme du peuple, qui portait un enfant dans ses bras, s’éloigna précipitamment, comme si elle avait tout d’un coup craint une contagion… Le boucher du village, avec son tablier taché du sang de son métier, regardait, les bras majestueusement croisés, et on lisait sur le visage du sombre ouvrier une expression de mépris et de colère.

Cependant le grondement et la menace s’exaspéraient.

Je compris que nous serions tous les deux vaincus, que je ne pourrais pas défendre longtemps la bête traquée, tant ils avaient besoin de l’assassiner.

Mes yeux se reposèrent sur le vaste animal qui n’était même pas blessé ; et avec un désordre et une hâte désespérés, des rêves de douceur passèrent dans ma tête… Les quelques minutes d’existence que je lui avais jusqu’ici conservées me paraissaient précieuses et presque tendres. Et en songeant aux cris sanguinaires qui m’assaillaient, je compris à quel point la créature humaine et l’animal, qui diffèrent si prodigieusement dans la vie, se ressemblent pour mourir, et que tous les êtres vivants s’en vont fraternellement.

Alors je serrai les poings et je bégayai :

—  Je ne veux pas ! Allez-vous-en !

Mais la houle débordait, prête à tout.

— Il nous le faut ! haleta une voix.

— À mort !… À mort !… clamèrent les autres.

Une petite main s’agita.

— J’ai trouvé ! On peut le tuer d’ici, avec ma carabine !…

— C’est vrai ! C’est vrai !… Bonne idée !

— Moi !

— Moi !

Un gros jeune homme arma la carabine, mesura de l’œil la distance. J’empoignai l’arme par le canon et l’arrachai de ses mains.

— Manant ! bava-t-il.

…C’est alors que la poussée s’accomplit, de partout, irrésistible… Ils entrèrent tous.

Soulevé, bousculé, rejeté, j’essayais encore de me faire entendre.

— Allez-vous en ! Je ne veux pas !

Mais leur joie forcenée ne pouvait plus rien écouter et se précipitait vers l’animal qui dans l’angle du mur, ouvrait ses yeux avec la grande tranquillité vide de la nature, ou du néant.

Alors, je sentis que je me jetai devant la créature condamnée ; je sentis que j’épaulai la carabine, que je tirai sur la meute des hommes et des femmes… et que j’avais raison !